Le premier tableau que vous voyez est un portrait d’homme. Il porte une veste sombre et est penché en arrière, la main posée sur sa poitrine. Ce n’est pas une posture de relaxation. Il regarde hors du cadre et ses yeux semblent ne pas voir ce qu’il y a devant eux ; c’est le regard d’un homme qui réfléchit profondément, largement et continuellement.
Il s’agit de Paul Durand-Ruel, peint par Pierre-Auguste Renoir – et sans Durand-Ruel, il y a de fortes chances que bon nombre des tableaux présentés dans l’exposition qui s’étend derrière son portrait n’auraient jamais été créés.
À la découverte des impressionnistes : Paul Durand-Ruel est une nouvelle exposition à la Geelong Gallery réunissant plus de 70 peintures des grands noms du mouvement impressionniste et d’une génération oubliée d’artistes qui sont pour la plupart passés inaperçus. Certaines œuvres vous seront familières, mais la plupart ne le seront pas, un pourcentage important de peintures provenant de collections privées. Environ un tiers des œuvres n’ont pas été vues en public depuis plus de cent ans
Co-organisée par Marianne Mathieu et Claire Durand-Ruel, l’arrière-arrière-petite-fille de Durand-Ruel, l’exposition raconte non seulement l’histoire de l’impressionnisme et de l’homme qui s’est battu pour cela, mais met également en lumière l’impact du mouvement sur des générations d’artistes.
Il est facile d’oublier qu’il fut un temps où Monet, Renoir et Pissarro étaient les rebuts du monde de l’art. Leurs œuvres – désormais conservées dans des galeries du monde entier et vendues pour plusieurs millions aux enchères – ont ensuite été rejetées, méprisées et tenues en basse estime. Même le terme « impressionnisme », qui définira plus tard le mouvement dont ils furent les pionniers, avait un sens péjoratif – leur travail était considéré comme paresseux et amateur. Mais pas par Paul Durand-Ruel, qui défendit avec passion les impressionnistes, même si cela faillit le mettre en faillite. Deux fois.
«Cet homme était complètement amoureux de l’art», raconte Claire Durand-Ruel. « Même s’il n’avait pas d’argent, il ne pouvait tout simplement pas s’en empêcher… c’était un joueur. Lorsqu’il défendait un artiste, il était totalement dévoué et obsédé par l’artiste et le soutenait. Même s’il n’avait pas les revenus pour le soutenir, il continuerait et ferait de son mieux pour trouver de l’argent pour continuer à acheter et à soutenir. »
Le soutien de Durand-Ruel aux artistes est global. Non seulement il achetait des œuvres, mais il versait également un salaire mensuel aux artistes afin qu’ils n’aient pas à penser au paiement de leurs factures, leur permettant ainsi de se consacrer pleinement à leur travail. « Il y a des milliers et des milliers de lettres entre le marchand et l’artiste qui disent, juste des petits mots très rapides : ‘Cher Monsieur Durand, pouvez-vous m’envoyer 500 francs pour payer mes courses ?’ », raconte Claire Durand-Ruel.
L’exposition se déroule dans une série de salles aux couleurs vives. Dans la première partie, peinte en vert, sont placés côte à côte quelques-uns des plus grands noms de l’exposition. Mathieu explique que l’idée est qu’il est difficile de différencier qui a peint quoi. « Cela semble être la même chose, donc c’est l’explication visuelle qu’il y a un lien entre eux », explique Mathieu.
Au fur et à mesure que l’on avance dans l’exposition, c’est là que la familiarité commence à disparaître. Il y a une œuvre de Renoir qui s’écarte fortement de ce qu’on attend de l’artiste, et il y a un couple d’œuvres de Berthe Morisot et de son mari, Eugène Manet (frère d’Édouard), qui voit tous deux représenter la même scène à leur manière. La partie centrale est consacrée à l’œuvre d’Albert André et de Georges d’Espagnat, artistes que Mathieu décrit comme la deuxième génération d’impressionnistes.
L’un des éléments les plus frappants est une collection de trois ensembles de portes intérieures, s’étendant haut jusqu’au plafond. Chaque porte présente une série de sept panneaux peints : deux portes présentent l’œuvre de d’Espagnat, tandis que l’autre est l’œuvre d’André. Remonter les portes a été un défi particulier : au fil des années, les panneaux ont été retirés et vendus séparément. Les reconstituer impliquait de retrouver chacun d’entre eux. « Nous avons écrit, nous avons rencontré le(s) propriétaire(s), et nous leur avons dit : ‘C’est un morceau de porte – et nous aimerions (le) reconstituer’ », raconte Mathieu.
«Je ne peux pas dire que j’en ai déjà entendu parler», dit une femme derrière moi alors que nous regardons tous les deux le restaurant de d’Espagnat. Dans le jardin c1913. C’est une scène à la fois lumineuse et quelque peu floue comme un souvenir récent : une femme en bleu regarde directement le spectateur tandis qu’un enfant est assis à proximité en train de lire un livre. A proximité, une série d’œuvres d’André représentent des scènes tranquilles de femmes se préparant pour la journée. Ils sont intimes et vibrants.
Les grands noms de cette exposition sont peut-être ceux qui attirent en premier les foules, mais ce sont les histoires discrètes et les artistes qui ont été juste à droite des feux de la rampe qui restent le plus gravés dans votre mémoire.